Sacro-saint avortement : l’Amérique Latine d’arrière-garde

     Août 2018. Après des mois de contestations dans les rues de Buenos Aires, le sénat argentin rejetait le projet de loi visant à légaliser l’avortement. L’Argentine échouait alors à devenir le quatrième pays* d’Amérique latine à autoriser « complètement » l’IVG, sous l’emprise d’une Eglise catholique se ventant de son alignement avec le Vatican. Face à l’acerbité des gouvernements, la lutte se poursuit sur le continent sans que, toutefois, la problématique soit portée à l’agenda politique.

Le tabou sud-américain

    L’avortement en Amérique latine, grand tabou, est un enjeu incontournable de la libération du corps de la femme. Le continent connaît en effet de grandes difficultés à se construire socialement sur un modèle égalitaire. Si outre-Atlantique, la majeure partie des européens jouit d’un système social généreux, le combat, ici, ne fait que commencer. La santé publique n’est pas à la hauteur des politiques sociales espérées : seul l’argent parvient aujourd’hui à soigner les plus aisés. En proie aux mouvements conservateurs et religieux qui se sont illustrés plus récemment par l’élection de Jair Bolsonaro au Brésil, une régression des avancées sociales et morales met désormais en péril l’ouverture démocratique enclenchée par la chute des régimes dictatoriaux.

Des chiffres alarmants

   97% des 25 millions d’avortements clandestins recensés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sont réalisés en Asie, Afrique et Amérique Latine. Ce qui représenterait, selon l’ONU cette fois-ci, près de 4 millions d’actes illégaux dans la région sud-américaine. L’avortement n’est pas, en principe, prohibé dans l’ensemble des pays. Il l’est, en réalité, strictement conditionné. Au Chili, selon l’article 119 de la Constitution, l’avortement thérapeutique est désormais autorisé sous trois conditions : en cas de viol, de danger pour la santé de la mère ou de malformation grave du fœtus. Une légalisation partielle et récente de l’avortement dans un pays pourtant gouverné à deux reprises par la socialiste Michelle Bachelet, pédiatre de formation et aujourd’hui haut-commissaire des Nations Unies aux droits de l’Homme. Mais la pression des milieux conservateurs et démocrates-chrétiens enlisent les négociations, ce qui ne devrait pas s’arranger avec la prise de fonctions en 2018 de Sébastian Pinera, à droite de l’échiquier politique, et la nomination à la tête du Ministère de la santé d’un fervent opposant à l’avortement.

Cartographie réalisée par Catherine Doutey dans le journal Courrier International

L’exception uruguayenne  

   Havre de paix des droits de l’Homme, l’Uruguay figure avec Guyana et Cuba comme l’un des seuls à autoriser l’avortement sur demande depuis 2012. Le pays, laïc depuis 1919, a par ailleurs récemment légalisé le mariage homosexuel et la marijuana, bien loin donc du traditionalisme de la région. Par conséquent, l’exception uruguayenne attire les femmes les plus aisées des pays alentours qui souhaitent recourir à l’avortement. Pour le reste, la liberté se trouve dans l’illégalité.

Symptôme du patriarcat

    C’est également, et avant tout, la liberté sexuelle qui est farouchement attaquée par la société patriarcale. Or, c’est pourtant la figure rassurante de la « mama » qui prévaut dans les familles sud-américaines. Une mère latina omniprésente dans l’éducation de ses enfants, qui parfois les élève seule, mais finalement symbolise le carcan du rôle de mère. Si la mère est respectée, la femme, elle, est reniée de sa liberté. Ce qui conduit à des situations alarmantes, notamment en Amérique centrale, région de grande pauvreté et où la législation est l’une des plus strictes au monde en ce qui concerne le droit des femmes. Dernier exemple en date : jusqu’à 40 ans de prison ont été requis contre une jeune femme de 21 ans pour « homicide aggravé » après avoir perdu son bébé. Pire encore, l’avortement vire au drame social dès lors qu’il n’existe que très peu d’éducation sexuelle dans la région. Peu de jeunes femmes se protègent, elles n’ont accès que difficilement à une sensibilisation quant à la contraception.

La problématique sexuelle entretient étroitement un système public largement délabré sur le continent. Nul doute qu’il en sera une nouvelle fois question aux prochaines élections. Gauche ou droite, la couleur politique n’a su apporter les réponses suffisantes : c’est désormais par la rue que l’espoir surgit.

« La femme n’est victime d’aucune mystérieuse fatalité : il ne faut pas conclure que ses ovaires la condamnent à vivre éternellement à genoux », Simone De Beauvoir.

CG

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